Discours prononcé par Christine Albanel, Ministre de la culture et de la communication, le 17 novembre 2008, lors du colloque « les Archives demain » organisé par la direction des Archives de France en partenariat avec la commission française pour l’UNESCO.
Mesdames,
Messieurs,
Chers Amis,
Je suis très heureuse de clore cette première journée de travaux qui a réuni d’éminentes personnalités d’horizons très divers, du monde des archives bien sûr, de la recherche historique, mais aussi des médias, de l’édition… A l’heure de célébrer le bicentenaire de l’installation par Napoléon des Archives nationales à l’hôtel de Soubise, il paraissait important de dresser tous ensemble des perspectives d’avenir pour ce que l’on appelle souvent la mémoire de la Nation mais qui est en réalité, nous le savons, encore plus que cela, tout ce qu concourt à son identité. Certes, depuis cinquante ans, depuis l’origine donc, les Archives font partie du ministère de la Culture et de la Communication. Telle a été la volonté du Général de Gaulle et d'André Malraux – pères fondateurs qui présentent la particularité d'avoir tous deux fait et écrit l'Histoire.
Ce choix souligne la dimension patrimoniale des Archives, mais il ne doit pas faire oublier qu’avant d’être des sources du passé, elles sont des outils de gestion pour l’administration, des éléments de preuve, justificatifs de droits pour nos concitoyens. Cette dimension souvent méconnue, que traduisent par exemple les demandes de décrets de naturalisation, est consubstantielle à l’apparition même des Archives en tant qu’institution en 1790 et à leur installation en un lieu unique en 1808. Les Archives nationales naissent en effet de la Révolution. Leur intérêt alors n’est alors pas historique. Il tient à leur valeur juridique, probatoire. Il s’agit de fonder les droits du nouveau régime naissant, bientôt de la République. Il est donc dans la vocation, dans la nature même des Archives nationales d’être les plus ouvertes possibles aux historiens bien sûr, aux généalogistes amateurs ou professionnels– et l’on sait qu’il sont plusieurs millions dans notre pays, et encore bien d’avantage dans toute l’Europe – mais aussi à l’ensemble de nos concitoyens. Vous vous êtes penchés aujourd’hui sur la question de l’avenir des archives. Je crois que l’enjeu, l’avenir, c’est justement leur plus large ouverture.
Et ce bicentenaire intervient d’ailleurs à un moment charnière à cet égard. Nous sommes en effet en train de prendre un véritable tournant dans la politique publique en faveur des Archives : Tournant marqué tout d’abord par la nouvelle loi du 15 juillet 2008 , qui représente des avancées notables en matière d’ouverture des Archives. La loi de Messidor (25 juin 1794) avait fait long feu puisqu'elle était demeurée valide jusqu'en janvier 1979. Et c'est à vous, Monsieur le président Jean Favier que revint l'honneur de rédiger le texte novateur qui a inspiré durant toute la fin du XXe siècle nombre de pays. Toutefois, peu après l'entrée en vigueur de cette loi, il est apparu nécessaire de l'actualiser, notamment en raison d'un conflit entre une culture du secret – très ancrée dans l'administration française – et des revendications de transparence des chercheurs comme de l'opinion publique.
Transparence à propos notamment d'événements politiques récents, comme le régime de l'État français de Vichy ou la guerre d'Algérie. La nouvelle loi du 15 juillet 2008 a rétabli un grand principe : celui de la libre communicabilité des archives publiques, là où le délai de droit commun était de 30 ans. Elle a réduit les délais spéciaux de communication des documents contenant des informations dont la protection s’impose, renforcé la protection des archives publiques et privées, encadré les protocoles des archives des autorités politiques et l’externalisation des archives publiques non définitives. Elle a ainsi donné à notre pays des moyens modernes adaptés aux exigences de la conservation de la mémoire d’un grand Etat, mais aussi à l’évolution des techniques.
C’est l’autre grand enjeu pour les archives de demain : saisir la chance que représentent les nouvelles technologies pour une meilleure conservation et une diffusion plus facile des Archives. Nous vivons en ce début du IIIe millénaire une révolution aussi importante que celle qu'ont pu connaître les hommes de la fin du XVe siècle avec l’apparition de l’imprimerie. Gutenberg a donné le Livre et le livre la Renaissance. Aujourd’hui, l'écrit est remplacé, très vite, par l'électronique. La loi a accordé, depuis quelques années déjà, la même valeur probante au document sur support papier et au document électronique. Et l'archivage électronique vient d’être reconnu dans le plan France numérique 2012. Des pans entiers des processus administratifs sont dématérialisés et la preuve repose désormais de plus en plus sur les documents et les données électroniques produits par les administrations.
Vous travaillerez demain sur les formidables enjeux que pose cette véritable révolution aux Archivistes de tous les pays. Et d'abord une énorme masse de "papiers" à recevoir et à "digérer" ! Les administrations se débarrassent de leurs dernières archives papier en passant à l'ère électronique. Ensuite, l'archiviste se trouve face à un défi de taille : comment conserver ces données électroniques par nature éphémères et volatiles ? C’est une nouvelle science administrative qui est en train de naître. L'archiviste doit être au coeur du système qui se met en place pour aider à conserver l'essentiel des données de façon pérenne et à les transmettre aux générations futures. Le voilà loin des tablettes d'Ebla et des papyrus mérovingiens ! Son métier devient autre mais les principes de la conservation et son éthique, mis en place patiemment au cours des deux derniers siècles, demeurent.
Les archivistes sont toujours, aujourd'hui comme hier, et ils le seront encore demain, les gardiens de l'authenticité et de l'intégrité des documents qui peu à peu deviendront sources pour l'Histoire. Et ils garderont bientôt un nouveau temple : le futur centre des Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine qui ouvrira ses portes en 2012. Ceux qui iront tout à l’heure visiter l’exposition « Mémoire d’avenir » au musée de l’histoire de France pourront voir la maquette du projet de Massimiliano Fuksas. Le choix du site de Pierrefittesur- Seine marque la volonté de l'État d'intégrer un équipement majeur de la vie publique dans un territoire en devenir, aux portes de Paris.
J'attache la plus grande importance à la bonne réalisation de ce projet essentiel. Je sais que les historiens suivent ce projet avec beaucoup d’attention. Ils sont nombreux aujourd’hui autour de Pierre Nora, qui a éclairé tout à l’heure les rapports entre l’Histoire, la Mémoire et notre société. Ces rapports complexes ont fait et font toujours l’objet d’une abondante littérature, tout particulièrement lorsqu’ils touchent à la période contemporaine, dont notre société porte encore les traces. Pour la première fois, à la fin des années 80, à la faveur de l'effervescence des commémorations, les historiens et les archivistes ont, ensemble, contribué à éclairer en France les événements de cette période : Vichy, la guerre d'Algérie, la décolonisation... Comme l'a si bien dit Annette Wieviorka en vous présentant le travail citoyen et exemplaire de la mission Mattéoli : " Ce travail a modifié en profondeur les relations archiviste - historien, car il les a obligés, non seulement à travailler ensemble, mais à penser ensemble ".
C'est indéniablement un apport majeur à une époque de crise. Notre société cherche actuellement des réponses dans son rapport à l'Histoire et donc à l'Archive. Voici les historiens et les archivistes « à la barre » au titre de conseillers-mémoire, d'experts placés à la frontière du savant et du politique. L'éthique multiséculaire des archivistes apprise à l'École nationale des chartes leur a permis d'affronter ces mutations. De faire face à cette diversification de leurs rôles qui, de la pratique érudite, les a menés au coeur des quêtes individuelles des citoyens français. L'archiviste, dépositaire et conservateur de la mémoire collective a là, précisément, aujourd'hui un rôle de recours à jouer, avec l'historien. Le tandem ainsi formé permet, depuis peu, de présenter aux Français qui le réclament une Histoire faite d'événements singuliers mais révélant une Histoire commune.
D’où notre volonté, aujourd’hui, d’ouvrir plus largement les Archives, pour permettre à nos concitoyens de se trouver ou de se retrouver, de se comprendre, de s'apprendre.
De construire une Mémoire collective, vecteur de création et de réconciliation autour de l'identité nationale. Merci à tous les historiens de contribuer à ce projet essentiel.