Le difficile combat pour lhygiène
Le royaume de la poussière
Eclairage : artificiel ou naturel ?
Nouvelles méthodes de classement, nouveau mobilier
Le souci du cadre de vie
LE
DIFFICLE COMBAT POUR L'HYGIENE.
« Des locaux mal éclairés, mal
meublés, sales et sentant mauvais
» (1), tel est le cadre de travail des employés
dans ministères français avant 1914.
Ce nest pas une exception
: dès sa création, la revue Mon bureau mène
une lutte incessante contre la crasse, la poussière, la
pénombre et le désordre. Les changements ne sont
pourtant pas perçus demblée comme une nécessité
par les chefs dentreprise. Les bureaux sont souvent installés
dans des locaux vétustes, mal adaptés, par
exemple danciennes maisons particulières qui se prêtent
mal à une organisation rationnelle des services administratifs.
Pendant tout le XIXe siècle,
le législateur se soucie peu des conditions
de travail des employés : la première loi
imposant quelques conditions minimales dhygiène dans
les bureaux nintervient quen 1903, dix ans après
les premières lois pour les locaux industriels des ouvriers.
Cest surtout par souci daugmenter le rendement
des employés que lidée de moderniser les bureaux
fait peu à peu son chemin. En effet, un employé
mal portant ou malade, un employé fatigué qui a
mal au dos ou qui voit mal, est un employé qui travaille
mal, affirment sans relâche les partisans du bureau moderne.
LE
ROYAUME DE LA POUSSIERE.
Entassements de registres et paperasses, humidité de locaux
mal chauffés par des poêles, fumée des bougies
ou des lampes à pétrole qui éclairent chichement,
balayage épisodique et superficiel par le garçon
de bureau... tout, dans lunivers masculin du bureau au XIXe siècle,
favorise la poussière et la maladie. La tuberculose
est le grand fléau social et le restera jusquaprès
la Deuxième Guerre mondiale. Elle touche particulièrement
les travailleurs sédentaires que sont les employés
de bureau : le poète Albert Samain, expéditionnaire
à la Ville de Paris pendant seize ans, en meurt à
lâge de 42 ans, en 1904.
Le combat
pour lhygiénisation est donc
une nécessité. Il faut assurer le renouvellement de lair
dans les bureaux, y compris par lutilisation de ventilateurs électriques,
conseille la revue Mon bureau (2).
Lappareillage actuel pour lentretien des bureaux existe donc déjà
en 1920, mais nest guère répandu. Toutefois la présence
des femmes dans les bureaux entraîne des balayages plus fréquents.
ECLAIRAGE
: ARTIFICIEL OU NATUREL ?
Léclairage
est un autre cheval de bataille pour les partisans du bureau moderne.
A la fin du XIXe siècle, les bureaux peuvent être
éclairés à la chandelle, au gaz, au pétrole
ou même à lélectricité.
Chandelles et lampes à pétrole sont
déconseillées car les risques dincendies
sont évidents dans les bureaux où sentassent
les papiers. Cest le gaz qui est le plus communément
utilisé. Lélectricité coûte
cher, elle a la réputation de fatiguer lil
et les lampes susent vite. Les bureaux éclairés
à lélectricité le sont donc chichement,
contrairement à ceux qui sont éclairés au
gaz. Il semble que la généralisation de léclairage
électrique dans les bureaux ne soit pas intervenue avant
lEntre-deux-guerres.
On discute alors de lemplacement
des lampes : éclairage général ou lampe
au dessus du bureau... Lintensité des éclairages
semble parfois augmenter avec la hiérarchie dans lentreprise
: « 80 lux sont exigés pour les bureaux directoriaux
contre 60 pour les salles de dactylographie et de comptabilité
; la lumière cest aussi le signe du pouvoir.
» (3)
Toutefois, léclairage naturel a toujours la préférence
et les bureaux nouvellement construits ou réaménagés
font la part belle aux fenêtres et larges baies.
NOUVELLES
METHODES DE CLASSEMENT, NOUVEAU MOBILIER.
Le mobilier de bureau névolue guère en France,
avant la première guerre mondiale. La situation change
avec lemploi généralisé de la machine
à écrire. Apparaissent bureaux et chaises ergonomiques,
fichiers et meubles de classement.
Un « technicien-conseil en organisation » affirme
en 1921 que le meuble de bureau est un
outillage (4). Il faut donc ladapter à son utilisateur.
Finis les pupitres inclinés, bureaux et chaises
se perfectionnent. La dactylographe dispose dune place pour
sa machine à écrire,
parfois même dun plateau escamotable. Des tiroirs
permettent le classement des dossiers. Un porte-copie facilite
la lecture des documents à taper. La chaise se fait réglable
en hauteur, pivotante...
|
![]() |
Aux gros registres sont substitués
des reliures mobiles rassemblant
des feuillets mieux adaptés à la machine à
écrire.
Les fiches cartonnées
font leurapparition, dabord aux Etats Unis, plus tardivement
en France. Elles se prêtent au classement chronologique
mais aussi à de nouveaux systèmes méthodiques,
alphabétiques ou alpha-numériques par exemple.
Dès lors, le mobilier sadapte : meubles de classement,
verticaux ou horizontaux, font leur apparition et mettent
de lordre dans les bureaux. Des systèmes de fiches
visibles, tels Kardex, sont inventés
aux Etats Unis. Ils ne se développent en France quaprès
1920 et de façon assez lente : les registres à feuillets
mobiles gardent la préférence et la revue Mon
bureau reste longtemps bien seule à promouvoir le procédé
des fiches comme méthode de travail et de classement.
Pour augmenter le rendement des employés amenés
à travailler sur les fiches, on met au point des systèmes
où bureau et chaise, solidaires, se déplacent sur
deux rails devant les bacs à fiches sans que jamais les
employés (souvent des femmes) naient à se
lever ou à se courber : le « roule-class »
diminue la fatigue purement physique mais il empêche aussi
le bavardage et il rend le travail bien monotone !
LE
SOUCI DU CADRE DE VIE.
Le souci général de la décoration
des bureaux est assez tardif en France. Le mobilier est en bois,
puis en acier, ce qui réduit les risques dincendie.
Au départ, la disposition des meubles nest pas organisée
rationnellement, elle dépend surtout des affinités
entre les employés. Les murs sont uniformément beiges
ou gris pâle, couleurs peu salissantes. Sous linfluence
américaine, on découvre les vertus apaisantes des
couleurs pastel pour les pools
de dactylos. Dans les années 1960, certaines grandes
sociétés aménagent des « bureaux-jardins »
ou bureaux paysagers. Le souci du confort apparaît
avec la société de consommation.
(1) Guy Thuillier. La vie quotidienne dans les ministères, Paris, Hachette, 1976.
(2) Mon bureau, janvier 1922, article intitulé « ventilation, hygiène et confort des bureaux ». Larticle vante les mérites du procédé de nettoyage par aspiration et présente un modèle d« appareil de nettoyage par le vide » ainsi quune installation fixe de nettoyage par le vide.
(3) Delphine Gardey. Un monde en mutation. Les employés de bureau en France 1890-1930, p. 759.
(4) Mon bureau, mars 1921, article « Le meuble de bureau est-il un outillage » par Marc Grandjean.