La dame dactylographe
Construction d'une image : la petite dactylo
Une dure réalité : la "tapeuse"
La secrétaire
LA DAME
DACTYLOGRAPHE.
En France, dès le début du XXe siècle,
le métier de sténo-dactylographe se féminise.
De nombreuses « dames dactylographes » travaillent
dans des entreprises de commerce ou dindustrie, avant même
que la fonction publique ne fasse appel à elles.
Ces pionnières sont généralement des femmes
de la moyenne bourgeoisie,
dun bon niveau dinstruction, ayant suivi des
cours de sténographie et de dactylographie. Les fabricants
de machines à écrire
font remarquer que létude du piano, indispensable
à toute bonne éducation féminine, prédispose
à la pratique de la dactylographie.
Un thème revient souvent : la gêne financière
qui oblige ces jeunes filles « de bonne famille »
à pratiquer une activité professionnelle honorable
et rémunératrice. Ainsi, le fabricant de machines
à écrire Oliver utilise, en 1914, un film publicitaire
intitulé « le roman
de la petite dactylo » dans lequel la jeune Janine
sauve sa famille de la misère.
La
présence de femmes transforme latmosphère
des bureaux : dans cet univers masculin, « un
matin, au carillon du téléphone apparut, crâne,
vive, gaie, la dactylographe. (...) Et ce fut, cette fois, une
révolution qui avait le sourire. » (1)
Les dames dactylographes sont qualifiées et reconnues
comme telles : on les considère souvent comme des collaboratrices.
Dans la fonction publique, le recrutement de dames dactylographes
suscite des polémiques. Elles font concurrence
aux vieux « expéditionnaires » qui leur
sont très hostiles : les femmes joueraient de leur charme
là où eux font preuve de travail et de science.
Ils sinquiètent des risques de dépopulation
voire de dépravation : les femmes
devenues indépendantes par leur travail vont refuser
de fonder un foyer. En fait, la disparition des expéditionnaires
est inéluctable : il apparaît impossible de convertir
à la dactylographie les vieux expéditionnaires.
De toute façon, lidée prévaut rapidement
que les hommes sont destinés à mieux.
CONSTRUCTION
D'UNE IMAGE : LA PETITE DACTYLO.
Dans les années 1910, la dactylo devient à la
mode. En 1914, cest une héroïne : «
Sous ce corsage que pique un bouquet de deux sous bat un vaillant
petit cur de française » (2).
![]() |
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De quelle couleur, mademoiselle, le
ruban de machine à écrire ? Oh, noir, monsieur. Ne voyez-vous pas que je suis en deuil ! |
Puis limage de la dactylographe «
soutien de famille » cède peu à peu la place
à la dactylo « charmante », qui inspire romanciers
et dramaturges. Elle soulève alors lindignation des
ligues vertueuses car elle menacerait la paix des ménages
en cherchant à épouser son patron.
Cest la presse qui construit véritablement limage
de la dactylo « midinette ». La dactylo incarne
une nouvelle féminité
: jeune femme moderne, jolie, incorrigible romantique,
bien habillée malgré des moyens financiers limités
; elle a coupé ses cheveux au grand dam des traditionnalistes
; elle sintéresse aux spectacles ou aux sports.
Limage de la dactylo coquette plus ou moins écervelée
coexiste cependant avec limage très morale de la
dactylo mère de famille méritante qui parvient
à concilier travail professionnel et vie de famille. Elle
est digne dêtre aidée par des uvres sociales.
Ainsi, le Bal de la dactylo organisé par le journal
LIntransigeant comprend une tombola destinée
à financer « le berceau de la dactylo ».
UNE DURE
REALITE : LA « TAPEUSE ».
En 1920, les offres demplois de sténo-dactylographes
sont très nettement supérieures aux demandes. Le
recrutement se démocratise : des jeunes filles issues des
milieux populaires, moins instruites, moins qualifiées,
arrivent en masse dans les bureaux. De fait, dès 1925,
la profession est encombrée et le chômage touche
de nombreuses dactylographes avant même la grande crise
des années trente.
Au même moment, lusage du dictaphone
permet à certains patrons de se passer des services dune
sténographe plus ou moins habile : on emploie alors plus
de simples dactylographes que de sténo-dactylographes.
Dans les grandes entreprises ou les grandes administrations, les
dactylos sont regroupées en de véritables ateliers,
les «
pools » de dactylographie.
Ces dactylos, de faible qualification, sont de simples copistes.
Des surveillantes distribuent le travail à des employées
dont le rendement est strictement contrôlé,
chronométré et normalisé. Le salaire et les
primes au rendement sont instaurés. Des amendes
sont prévues pour sanctionner les erreurs (3).
Cest donc la rationalisation
du travail, cest donc le taylorisme qui a transformé
les dactylos en « tapeuses », « manuvres
» du bureau.
LA
SECRETAIRE.
A côté de la dactylo, une nouvelle
figure féminine émerge dans les bureaux : la
secrétaire. Le terme de secrétaire, employé
au masculin au XIXe siècle réapparaît dans
les années vingt, au féminin. La secrétaire
est désormais une employée de bureau cultivée,
compétente, capable de rédiger une lettre autant
que de la taper, à la différence de la simple dactylo.
Si elle souhaite un patron « bien à elle »,
si elle aspire à une ascension professionnelle, elle devient
secrétaire de direction.
Aujourdhui, le terme de secrétaire tend à
être supplanté par celui dassistante.
Discrète, efficace, intuitive, lassistante de direction
est indispensable à son patron. Dépendant lun
de lautre, patron et secrétaire
forment un « couple » où le rôle
de chacun est bien défini : certes il donne les ordres
mais elle gère son emploi du temps, filtre ses rendez-vous,
constitue ses dossiers, retrouve les informations-clés.
Certains patrons avouent ne pas pouvoir « fonctionner »
sans leur secrétaire. Cette relation personnalisée
donne à lassistante un pouvoir réel
dont elle peut même abuser en faisant preuve dinertie.
La révolution bureautique des années 80 bouleverse les métiers du secrétariat. Désormais chaque employé ou cadre sait taper sa correspondance. Si les dactylos des services de courrier sont moins nombreuses, les « opératrices de saisie » menacées, les assistantes qualifiées restent indispensables.
(1) Lafage (Léon). « Lair du bureau », Le foyer, n° 3, 30 janvier 1914, p. 1. Cité par Delphine Gardey, Un monde en mutation. Les employés de bureau en France 1890-1930, p 262.
(2) Guy Thuillier, La vie quotidienne dans les ministères au XIXe siècle, Paris, Hachette, 1976.
(3) « une faute dorthographe dans un nom propre ou un non-sens coûtent 2 francs à la dactylographe maladroite, une faute dorthographe coûte 25 centimes, une faute de frappe ou un mot oublié 10 centimes ». Cité par Delphine Gardey, Un monde en mutation. Les employés de bureau en France 1890-1930, p 304. Rappelons quà cette époque nexistent, sur une machine à écrire, ni « correcteur dorthographe », ni possibilité d« insérer » un mot oublié ce qui oblige donc à recommencer la frappe de tout le texte...