Révolution industrielle et révolution administrative
Des métiers variés
Une révolution : lentrée des femmes dans les bureaux
La féminisation, un phénomène de masse
REVOLUTION INDUSTRIELLE
ET REVOLUTION ADMINISTRATIVE.
Au XIXe
siècle, la révolution industrielle transforme radicalement
les conditions de production donc la vie économique et
sociale dans la plupart des pays occidentaux.
Un phénomène beaucoup moins connu a accompagné
la révolution industrielle : certains historiens anglo-saxons
parlent de « révolution administrative »
(1) pour évoquer laugmentation, dans les
entreprises, du travail décriture, le développement
des formes écrites de communication et les transformations
technologiques qui les ont accompagnés.
Cette révolution administrative est marquée par
une augmentation massive des effectifs dans les bureaux et par
une transformation radicale
de la situation des employés : leurs tâches deviennent
plus complexes et se diversifient ; la spécialisation
apparaît ; les machines
et les femmes font leur entrée
en masse dans les bureaux : entre 1900 et 1930, on passe de lemployé
« rond de cuir » (2) à la «
petite dactylo ».
Un tel bouleversement ninterviendra plus dans les bureaux
avant lintroduction de linformatique et de la bureautique
à partir des années 1970.
A la fin du XIXe siècle,
le terme « employé de bureau » recouvre
des situations bien différentes selon les lieux de travail.
Il est donc difficile de définir la profession avec exactitude.
Les employés de bureau ont alors en commun dêtre
des hommes, de nêtre pas ouvriers et de travailler
dans un bureau. Ils ont le plus souvent un bon niveau dinstruction.
Les fonctionnaires sont, à
lépoque, le type même de lemployé
de bureau. Ce sont tous des hommes. Ils bénéficient
dune relative sécurité demploi, dune
retraite. Ils jouissent dune certaine considération
sociale, même si certains auteurs, tels que Georges Courteline,
se moquent de « Messieurs les-ronds-de-cuir ».
Dans
les ministères, la hiérarchie des fonctionnaires
compte des « chefs » et des « sous-chefs »
de bureau et deux catégories principales demployés
: les « rédacteurs » et les « commis-expéditionnaires ».
Les rédacteurs rédigent
lettres et rapports et sont chargés du suivi des dossiers ;
les commis expéditionnaires copient les lettres à
la plume métallique (de là le surnom de « gratte-papier »
dont on les affuble souvent). Leur principale qualité est
donc la belle écriture et la maîtrise du style administratif.
Un employé apprécié de ses chefs peut grimper
dans la hiérarchie.
Emplois très variés également dans le monde de la banque et de lassurance,
deux secteurs en pleine expansion à la fin du XIXe siècle
: expéditionnaires, rédacteurs, mais aussi garçons
de bureau chargés de multiples petites tâches : allumer
les poêles et les lampes, nettoyer, distribuer le courrier...
Ils côtoient les comptables et aide-comptables, les caissiers
et aide-caissiers, les archivistes...

Les employés dassurance semblent
être un groupe favorisé. Embauchés principalement
« par relations », ils commencent souvent
à des postes subalternes mais, grâce à un
niveau dinstruction correct, trouvent des perspectives dascension
professionnelle : ils peuvent espérer devenir courtiers
ou experts dans les compagnies dassurance.
Dans lindustrie aussi, les employés de bureau
existent : ils sont employés aux écritures, comptables,
caissiers, dessinateurs, ... Mais les ouvriers occupent le devant
de la scène et considèrent souvent les personnels
des bureaux comme alliés du patron.
Si les « maisons de commerce emploient principalement
des vendeurs, chefs de rayon et demoiselles de magasin, elles
font de plus en plus appel à des employés de bureau,
souvent des fonctionnaires qui arrondissent ainsi leurs fins de
mois. Les grands magasins, en plein essor, emploient davantage
encore de personnel administratif, dautant que certains
pratiquent la vente « à distance » ou la vente
à crédit (3). Les situations sont très variées
parmi les employés de commerce : lemployé
aux écritures qui tient les comptes dun petit commerce
est polyvalent ; son travail a peu à voir avec celui de
lemployé de bureau dun grand magasin où
les tâches administratives sont fortement spécialisées.
UNE
REVOLUTION : LENTREE DES FEMMES DANS LES BUREAUX.
La
femme employée de bureau, voilà qui nest
pas un phénomène entièrement nouveau au XIXe siècle
: épouses ou filles dartisans et de commerçants
se chargent des travaux décriture. Dans ladministration
française des postes, des petits bureaux sont confiés
à des femmes.
Mais le phénomène se généralise par
étapes, parallèlement à la mécanisation
des tâches de bureau. Pendant la guerre de Sécession
(1860-1865), les femmes américaines remplacent dans
les bureaux les hommes partis au combat. Elles font la démonstration
de leur efficacité, mise à profit un peu plus tard
pour la sténographie dabord, puis pour la dactylographie.
En
France, cest dans la fonction publique que lentrée
des femmes provoque le plus de polémiques. Depuis
les années 1860, les femmes sont présentes dans
certaines administrations mais comme auxiliaires, sans position
ni avancement possible (4). Le développement de la machine à
écrire entraîne le recrutement spécifique
de « dames dactylographes » dans les
ministères.
Le premier concours est ouvert en 1901 au ministère du Commerce. Le recrutement est dun niveau élevé (le même que celui des institutrices). Les salaires sont très corrects, mais aucune retraite nest prévue car on estime que ces femmes cesseront de travailler pour fonder un foyer et quune retenue pour pension sur leur salaire serait donc injuste.
LA
FEMINISATION, UN PHENOMENE DE MASSE.
A
la veille de la Première Guerre mondiale, les
femmes sont largement entrées dans la fonction publique
comme dans tous les bureaux. Le mouvement est irréversible
car lavantage économique est indiscutable
pour lemployeur : les femmes sont dociles, bonnes travailleuses
et... moins payées. Les emplois quelles occupent
sont liés aux nouvelles technologies : téléphone,
télégraphe, machines à dicter, machines à
écrire.
La Première Guerre mondiale
nest donc pas le point de départ de la féminisation
du travail de bureau, mais elle la renforce : les femmes
remplacent les hommes partis au front. Le recrutement se démocratise
car le niveau général dinstruction des femmes
sest considérablement élevé avec les
progrès de la scolarisation (lois Jules Ferry sur
lécole obligatoire en 1881-1883). Les écoles
professionnelles se multiplient, où les jeunes
filles viennent apprendre la sténographie et surtout la
dactylographie.
Entre les deux guerres, le mouvement de féminisation
saccélère. Il saccompagne dun
phénomène de spécialisation des tâches
administratives : disparu, lexpéditionnaire, commis
aux écritures, qui calligraphiait les lettres de son rédacteur
ou de son chef de bureau. Le travail de copie est désormais
celui des « dactylos ». Les emplois de rédaction et surtout de
direction sont désormais réservés
aux hommes.
(1) Expression de l'historien Graham Lowe. Gregory Anderson, lui, évoque une "révolution en blouse blanche" en Angleterre.
(2) Sorte de coussin circulaire utilisé par certains employés qui restaient toujours assis.
(3) Par exemple, vers 1910, le Bon Marché, la Samaritaine, Le Printemps, les Galeries Lafayette.
(4) « Tout est bon, note la Revue administrative en 1883, quand on paie mal, et voilà pourquoi certaines administrations publiques recrutent la plus belle moitié du genre humain » cité par Guy Thuillier. La vie quotidienne dans les ministères au XIXe siècle, Paris, Hachette, 1976.