On y songeait déjà
il y a un siècle. Notre confrère Lemployé,
cite une comédie-vaudeville et un roman de Balzac. Les
deux uvres ont pour titre Les employés.
La comédie, uvre de MM. Francis et Maurice fut représentée
pour la première fois au théâtre des Nouveautés,
le 23 août 1828.
Ces messieurs employés
se contentent de passer à la fin du mois. Auguste, le
surnuméraire, dans lespoir darriver enfin
à un emploi appointé fait tout le travail du bureau
: expéditions, courses, comptabilité. Un rapport
a été confié au sous-chef de bureau Legras.
Cest le surnuméraire qui le dresse ; entre les pages,
il oublie le brouillon dune lettre quil a écrite
au secrétaire général pour lui demander
la main de sa fille : rapport et demande sont attribués
au sous-chef, qui a transmis sans lire, et qui est bien surpris
de voir agréée une candidature au mariage quil
na pas posée... Tout sarrange.
Ainsi on supprime dans le
ministère une division sur deux. Lidée est
commentée en un couplet :
« A notre réforme
Il faut que chacun se conforme ;
Chef, sous-chef, commis,
A la retraite sont admis,
Quon se plaigne, on crie,
Je dirai, la philosophie,
Mes enfants, viendra
Consoler ceux quon déplaça
Un vieil employé
De Rome, de Sparte ou dAthènes,
Jadis renvoyé,
Sans en être contrarié
Dit : ô mon pays, je suis fier quon tamène
Pour prendre mon emploi
Un meilleur citoyen que moi !
Que de dévouement !
Pour un individu quon chasse
Cest ma foi touchant,
Et cest vraiment encourageant ;
Mais bien rarement,
Chez nous celui qui perd sa place
Prend lévénement
Aussi patriotiquement. »
Le bis qui marque ces quatre derniers vers, ne peut-on dire que
nous lavons entendu récemment ?
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Le roman de Balzac, - quil ne faudrait pas admettre sans
réserve, à cause de certains traits forcés,-
apporte sur la vie des fonctionnaires sous la Restauration de
curieuses précisions, très susceptibles de nous
intéresser (...)
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Tout dabord, on était sous le règne de la
journée anglaise, que nous ferions mieux de nommer la
journée française, et lon appliquait les
huit heures. On commençait à huit heures du matin
et on partait à quatre heures. (Cétait encore
officiellement le régime de nos grandes administrations,
voici peu dannées).
On déjeunait au bureau, et souvent les concierges des
ministères faisaient la cuisine ; les garçons de
bureau apportaient le fricot. Balzac oppose deux chefs de bureau,
lun très intelligent, Xavier Rabourdin, auteur du
fameux rapport sur la compression des employés, lautre,
limbécile Baudoyer. Chez Rabourdin, on arrive à
neuf heures, et lon fait plus de travail, note expressément
Balzac, que chez Baudoyer où lon arrive à
huit. Cest que le premier dirige plus habilement.
Les employés que nous dépeint Balzac forment une
curieuse galerie. La plupart des « ronds de cuir »,
de Courteline, sont déjà présents. Tel le
père Saillard, caissier central du ministère. Saillard
était un gros et gras bonhomme, teneur de livres au Trésor
quand le Trésor avait des livres tenus en partie double
; il passa au ministère des finances à la suppression
de son emploi ; très fort sur la tenue des livres et très
faible en toute autre chose.
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Saillard commanditait un Auvergnat, Martin Falleix, pour lexploitation
dune découverte en fonderie. La plupart des employés
avaient ainsi des occupations extérieures, un second métier.
Plusieurs font tenir un commerce par leur femme ; dautres
sont auteurs dramatiques ou musiciens de théâtre.
« Le premier libraire de M. Scribe était employé
au trésor ». Poiret jeune, un employé prêt
à prendre sa retraite, et inexorablement figé dans
ses habitudes, tenait de six à huit heures du matin les
livres dune forte maison de nouveautés de la rue
Saint-Antoine ; de six à huit heures du soir, ceux dune
maison de droguerie rue des Lombards. Phellion, un type qui ressemble
assez à Joseph Prudhomme, donnait des leçons dans
un pensionnat.
La grande question pour tous ces fonctionnaires est naturellement
lavancement. Ils sont souvent pris et ballottés
entres leurs fonctions au dehors et les espoirs que peuvent leur
donner quelques protections ou intrigues, - car le mérite
ne compte guère. Cest ainsi un drame de lavancement
qui fait le fond du roman. M. de la Billardière, chef
de division, est mort. Cétait un incapable dont
tout le travail était fait par Rabourdin. Celui-ci est
indiqué pour lui succéder. Mais en donnant la place
à Baudoyer qui ne saura point la tenir, on amènera
la démission de Rabourdin, et on multipliera les mutations
demplois.
Rabourdin prête le flanc à ses ennemis. Il fait
du zèle. Il a dans le plus grand secret préparé
un important travail où la réforme complète
de lAdministration est envisagée. Trois ministères
seulement devaient subsister, sur sept qui existaient alors :
les Affaires étrangères, avec la présidence
du Conseil, lIntérieur et la Guerre. Ainsi étaient
supprimées des administrations entières.