Chevalement

Mines et mineurs de charbon

entre réalité et imaginaire

Textes littéraires

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Le monde de la mine est une véritable source d´inspiration pour les écrivains : la pénibilité du travail, la solidarité des hommes, la diversité des métiers permettent de tisser nombre d´intrigues et d´étudier les caractères et les moeurs d'une galerie infinie de personnages. Ci-dessous vous sont présentés quatre extraits littéraires qui évoquent les mineurs et leur vie quotidienne.

Les corons, Pierre Bachelet

Au nord c´était les corons
La terre c´était le charbon
Le ciel c´était l´horizon
Les hommes des mineurs de fond

Nos fenêtres donnaient sur des fenêtres semblables
Et la pluie mouillait mon cartable
Mais mon père en rentrant avait les yeux si bleus
Que je croyais voir le ciel bleu
J´apprenais mes leçons la joue contre son bras
Je crois qu´il était fier de moi
Il était généreux comme ceux du pays
Et je lui dois ce que je suis

Au nord c´était les corons
La terre c´était le charbon
Le ciel c´était l´horizon
Les hommes des mineurs de fond

Et c´était mon enfance et elle était heureuse
Dans la buée des lessiveuses
Et j´avais les terrils à défaut de montagne
D´en haut je voyais la campagne
Mon père était gueule noire comme l´étaient ses parents
Ma mère avait des cheveux blancs
Ils étaient de la fosse comme on est d´un pays
Grâce à eux je sais qui je suis

Au nord c´était les corons
La terre c´était le charbon
Le ciel c´était l´horizon
Les hommes des mineurs de fond

Y avait à la mairie le jour de la kermesse
Une photo de Jean Jaurès
Et chaque verre de vin était un diamant rose
Posé sur fond de silicose
Ils parlaient de trente-six et des coups de grisous
Des accidents du fond du trou
Ils aimaient leur métier comme on aime un pays
C´est avec eux que j´ai compris

Au nord c´était les corons
La terre c´était le charbon
Le ciel c´était l´horizon
Les hommes des mineurs de fond
Le ciel c´était l´horizon
Les hommes des mineurs de fond

Travail, Frantz Hellens

Comme toi, houilleur, je suis noir
D´un travail souterrain, mes paumes
N´ont pas durci, mes mains sont blanches
Mais j´ai de la poussière au cœur.

Il ne faut pas craindre la cage
Qui nous descend au fond du puits,
Mais pourrons-nous nous contenter
D´une si petite lanterne ?

Les ouvriers, Paul Palgen

À coups de pics, de dynamite et de ringards,
Avec leurs poings, leur dos et leurs reins et leurs nuques
Contre la mine fourbe avec ses traquenards,
Le grisou qui rôdaille et la roche qui chute.

Avec leurs poumons et leurs yeux et leur peau nue
Contre le flottement venimeux des acides
Et l´haleine des fours qui brule à petit feu
Le fer qui troue et l´explosion qui lapide,

Dans la mine boueuse ou la forge torride,
Frusques, masques, frottés de noire ou jaune glu,
Torses luisants d´aiguail ou sillonnés de rides
Par des rus de sueur, blancs sur la peau sordide.

Aux hans des laminoirs qui font trembler les halls,
Au trot d´artillerie à l´arroi d´arsenal
Roulant des laminoirs sur le pavé sonore,
Ruban d´acier, pourpre reptile agile happé jeté en proie
Aux cylindres mâcheurs de fer.[…]

Tôliers et charpentiers en fer
Parmi la danse épileptique
La grêlasse sonore et drue
Sur le métal, des marteaux brefs
et des riveuses pneumatiques,

Menuisier fleurant bon la colle et le bois blanc
Violoneux à la scie et chantre à la varlope,
Forgeron au soufflet d´accordéon aphone,
Surgi du charbon, noir, démon aux blanches dents.

Tourneurs penchés sur leur bâti, chaussant lunettes
Pour suivre l´ongle en diamant de leur outil
Dans l´écorce de l’arbre en acier brut qu´il pèle
A fleur de son aubier d´argent.

Mécaniciens qui tirent les fils
Des grêles squelettes en fer et des grues,
Règlent au ciel des parcs et des halls
Des ponts roulants le vol pendulaire.

Sous le signe de la potence,
Maçons en haut des cheminées,
Bourreaux et valets jamais en puissance
De condamnés.

Sur terre, en l´air, sous terre, habillés, demi nus,
Joie amère de ceux qui usent à créer
Et portent, quel qu´ils soient, quand l´heure ouvre ses portes,
Leurs corps comme une tâche, une paire d´outils
Leurs poings lâches flottants au bout de manches mortes
Le long de leurs habits.[…]

Emigrants dépouillés, conquistadors d´un monde
Souterrain, aux moissons de pierre et de limon,
Bâtisseurs de cités de vent et de fumée,
Bergers de troupeaux noirs de machines qui grondent.

Parias du feu, enterrés de la mine
Noirs boulangers des fours à fer,
Leur os ont craqué sous tous les efforts
Et tous les simouns, tous les vents du nord
Ont tanné, roussi, écorché, mordu
Chaque ligne de leur peau nue.

Mais devenus depuis glaneurs et moissonneurs
De ma manne et de l´or et champions péremptoires
De droits nouveaux, de temps meilleurs et de Grand soir
Pour l´accomplissement total des prophéties.

Et leurs cortèges font des marches à l´étoile,
Mais l´étoile pâlit et les marcheurs sont las.
Plus d´une caravane au pays du mirage
Partit qui n´est rien plus que cendre sur le sable.

Pourtant, au plus secret du sang de l´homme dort un dieu
Et quand ce dieu s´éveille, au baiser d´une femme,
Parfois, lorsque les temps sont résolus, il naît
Un fils de charpentier qui est un fils de dieu,
Semant d´une main d´or des diamants jusqu´aux étoiles.

Fils du peuple, Maurice Thorez

Les distractions étant rares, beaucoup de jeunes entraient dans la musique municipale. J´appris à jouer du cornet à piston. Avec une belle casquette, nous défilions par les rues au son de nos airs les plus entraînants, ou nous allions dans quelque ville des environs pour y donner nos concerts. Chaque année, nous faisions escorte au légendaire "Gayant" et à sa famille en promenade dans leur bonne ville de Douai. Ainsi, la musique municipale était l´occasion de joyeuses sorties, d´excursions au bord de la mer, qui ne coûtaient que la peine d´assister aux répétitions.

Dans notre misère quotidienne, il y avait des éclairs de joie : les jours de kermesse, la ducasse. Ah ! cette ducasse, nous l´attendions longtemps à l´avance, et dès que la première roulotte était signalée, nous ne tenions plus en place. À la sortie de l´école, nous nous précipitions pour voir monter les manèges et les baraques. Du doigt, les plus hardis touchaient aux naseaux des chevaux de bois et tiraient par la queue, des queues en véritable crin ! Avoir un sou pour faire un tour de manège ! Ecouter les musiques, les détonations de tir, les cliquetis de la roue de la loterie, les chants joyeux des buveurs dans les estaminets, le tintamarre des orphéons du village ! Nous vivions un jour ou deux en pleine fièvre. Puis la vie reprenait, grise comme auparavant.