Chevalement

Mines et mineurs de charbon

entre réalité et imaginaire

Textes littéraires

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Les écrivains se sont aussi nourris des crises du monde charbonnier : grèves, guerres et dur labeur du fond sont des sujets maint fois évoqués dans la littérature. Les quatre textes qui suivent en sont des illustrations.

Descente aux enfers, Séverine, in Le Gaulois du 3 août 1890

C´est au lendemain d´une catastrophe minière qui coûta la vie à 90 mineurs, que Séverine, coiffée d´un casque de protection, surmontant sa peur, entreprend crânement ce que seules trois autres femmes - deux anglaises et une stéphanoise - avaient osé avant elle, la visite d´une fosse, le puits Pélissier à Saint-Étienne.

« Du noir, et du noir, et du noir, troué vaguement par le lumignon de la lampe que chacun de nous tient à la main. Un vacarme effroyable nous assourdit, une pluie glaciale nous inonde les épaules. Elle est affreuse cette descente, qui dure six éternelles minutes : une minute par cent mètres. Un choc violent, deux autres petites lampes se meuvent devant nous dans les ténèbres ; nous sommes arrivés. Le sol est jonché de débris de toute espèce : éclats de bois, poutres, outils de travail, et je le sens qui s´amollit ; avec cela, on glisse sur les rails, et il faut à toute minute se blottir dans les trous pour laisser passer les bennes, qui parmi cette ombre diffuse, semblent chargées de diamants. Un faux pas : c´est moi qui l´ai fait, croyant poser le pied sur du terrain solide, et j´ai de l´eau au-dessus des chevilles. C´est le mirage de la mine, cela, l´illusion d´optique, causée par les crevasses pleines d´eau... Des hommes y travaillent pourtant... un escarpement de grenaille et de charbon, qu´il faut gravir en rampant sur le ventre, tant le plafond est près du sol, un chemin de taupe où l´on perd haleine, la vue, l´ouïe, tant il vous entre de poussière noire et subtile dans les poumons, dans les yeux, dans les oreilles. C´est atrocement douloureux. La sueur nous ruisselle du front, les habits se collent à la peau, comme trempés d´eau bouillante, et la température soudain devient ardente, intenable : 40° minimum... sous ma main le charbon est tiède comme s´il achevait de se consumer... Je suis fourbue... Nous refaisons le voyage en sens inverse... On expédie la cage de là-haut... Oh ! le jour ! Nous y voilà... enfin !

J´ai passé deux heures dans la mine. Deux heures ! Je viens de passer là deux des plus mauvaises heures de ma vie, et il est des gens dont toute la vie n´est faite que de ces mauvaises heures-là. »

La grève, Eugène Pottier

Au citoyen Basly, Ouvrier mineur, député de la Seine

Au secours ! Vaincre est nécessaire.
Les mineurs sonnent le tocsin,
Saignons à blanc notre misère,
On fait grève au bassin d’Anzin.

Faire triompher cette grève,
Compagnons, c´est le grand devoir !
Partout où l´exploité se lève,
À ses côtés il doit nous voir.
Aux combattants il faut des vivres :
Nous, leurs copains, nous, ventres creux,
Sur chaque pain de quatre livres
Tirons une miche pour eux !

Ces hommes arrachant la houille,
Forçats dont le bagne fait peur,
Sans eux, croyez-vous qu´elle houille,
La grande industrie à vapeur ?
S´ils croisent, noirs sur leur poitrine,
Leurs bras musclés et poilus,
Nous croyons stopper la machine,
Le cœur du travail ne bat plus !

Les familles sont dans les larmes,
Duel social bien arrivé ;
Ce tocsin de feu crie : aux armes !
Tout le bassin est soulevé.
Sous les attaques féodales,
Le serf aura-t-il le dessus ?
Compagnons, nous fondons des balles
Quand nous leur portons nos gros sous !

Des balles pour la haute pègre
Qui, n´ayant nul droit au sous-sol,
Ose traiter en race nègre
Ceux-là qu´a dépouillés son vol ;
Plomb pour la race massacrante
Qui, sans vergogne du total,
Tous les ans touche comme rente,
Quinze ou vingt fois son capital.
Oh ! Ces mangeurs de chair humaine,
Leur avarice est un défi.
Mais la terre est donc leur domaine ?
Ils n ont qu un Dieu, le Dieu profit.
L homme fond dans leur main rapace.
Tous les épuisés, les vieillards,
Chassés, réduits à la besace,
Ils leur ont sué des milliards !

Grands seigneurs de la banqueroute,
Porteurs d actions, hobereaux,
Voleurs ! Vous vous croyez sans doute
Le droit de devenir bourreaux ?
Malheur ! Voir au siècle où nous sommes
Le capitalisme aigrefin
Dresser ainsi pour dix mille hommes
La guillotine de la faim !

Tant d´horreurs ne seront pas vaines ;
La souffrance enfante toujours !
Nous sentons courir dans nos veines
Le frisson brûlant des grands jours ;
Aux faubourgs, la pâle famine
Soulève un vivant ouragan ;
Et du ventre noir de la mine
Il sort des laves de volcan !

Au secours ! Vaincre est nécessaire.
Les mineurs sonnent le toscin,
Saignons à blanc notre misère,
On fait grève au bassin d’Anzin !

Pilote de guerre, Antoine de Saint-Exupéry

"Réservoirs d´huile, réservoirs d´essence, tout est crevé. Dutertre a dit : "fini ! Montez !" Une fois encore, je mesure des yeux la distance qui me sépare des nuages et je cabre. Une fois encore, je renverse l´avion vers la gauche, puis vers la droite. Une fois encore je jette un coup d´oeil vers la terre. Je n´oublierai pas ce paysage. La plaine crépite tout entière de courtes mèches lumineuses. Sans doute les canons à tir rapide. L´ascension des globules se poursuit dans l´immense aquarium bleuâtre. La flamme d´Arras luit rouge sombre, comme un fer sur l´enclume, cette flamme d´Arras bien installée sur des réserves souterraines, par où la sueur des hommes, l´invention des hommes, nouant leur ascension dans cette chevelure, se changent en brûlure qu´emporte le vent.

Déjà je frôle les premiers paquets de brumaille. Il est encore autour de nous des flèches d´or montantes qui trouent par en dessous le ventre du nuage. La dernière image m´est offerte quand déjà le nuage m´enferme, par un dernier trou. Durant une seconde, la flamme d´Arras m´apparaît, allumée pour la nuit comme une lampe à huile de nef profonde. Elle sert un culte, mais elle coûte cher. Demain elle aura tout consommé et consumé. J´emporte en témoignage la flamme d´Arras."

Enfer-les-Mines, Aragon, in Le crève-coeur

Charade à ceux qui vont mourir Egypte noire
Sans Pharaon qu´on puisse implorer à genoux
Profil terrible de la guerre Où sommes-nous
Terrils terrils ô pyramides sans mémoire

Est-ce Hénin-Liétard ou Noyelle-Godault
Courrières-les-morts Montigny-en-Gohelle
Noms de grisou Puits de fureur Terres cruelles
Qui portent çà et là des veuves sur leurs dos

L´accordéon s´est tu dans le pays des mines
Sans l´alcool de l´oubli le café n´est pas bon
La colère a le goût sauvage du charbon
Te souviens-tu des yeux immenses des gamines

Adieu disent-ils les mineurs dépossédés
Adieu disent-ils et dans le coeur du silence
Un mouchoir de feu leur répond Adieu C'est Lens
Où des joueurs de fer ont renversé leurs dés

Ni le lit de l´amour dans le logis mesquin
Etait-ce ici qu´ils ont vécu Dans ce désert
Ni l´ombre que berçait l´air du Petit Quinquin
Rien n´est à eux ni le travail ni la misère

Ils s´en iront puisqu´on les chasse ils s´en iront
C´est fini les enfants qu´on lave à la fontaine
Tandis que chante sous un ciel tissé d´antennes
La radio des bricoleurs dans les corons

Ils n´iront plus le soir danser à la Ducasse
L´anthracite s´éteint aux pores de leur peau
Ils n´allumeront plus la lampe à leur chapeau
Ils s´en iront ils s´en iront puisqu'on les chasse

Les toits se sont assis sur le sol sans façon
Qui marche en plein milieu des étoiles brisées
Des fuyards jurent à mi-voix Une fusée
Promène dans la nuit sa muette chanson