Les écrivains se sont aussi nourris des crises du monde charbonnier : grèves, guerres et dur labeur du fond sont des sujets maint fois évoqués dans la littérature. Les quatre textes qui suivent en sont des illustrations.
C´est au lendemain d´une catastrophe minière qui coûta la vie à 90 mineurs, que Séverine, coiffée d´un casque de protection, surmontant sa peur, entreprend crânement ce que seules trois autres femmes - deux anglaises et une stéphanoise - avaient osé avant elle, la visite d´une fosse, le puits Pélissier à Saint-Étienne.
« Du noir, et du noir, et du noir, troué vaguement par le lumignon de la lampe que chacun de nous tient à la main. Un vacarme effroyable nous assourdit, une pluie glaciale nous inonde les épaules. Elle est affreuse cette descente, qui dure six éternelles minutes : une minute par cent mètres. Un choc violent, deux autres petites lampes se meuvent devant nous dans les ténèbres ; nous sommes arrivés. Le sol est jonché de débris de toute espèce : éclats de bois, poutres, outils de travail, et je le sens qui s´amollit ; avec cela, on glisse sur les rails, et il faut à toute minute se blottir dans les trous pour laisser passer les bennes, qui parmi cette ombre diffuse, semblent chargées de diamants. Un faux pas : c´est moi qui l´ai fait, croyant poser le pied sur du terrain solide, et j´ai de l´eau au-dessus des chevilles. C´est le mirage de la mine, cela, l´illusion d´optique, causée par les crevasses pleines d´eau... Des hommes y travaillent pourtant... un escarpement de grenaille et de charbon, qu´il faut gravir en rampant sur le ventre, tant le plafond est près du sol, un chemin de taupe où l´on perd haleine, la vue, l´ouïe, tant il vous entre de poussière noire et subtile dans les poumons, dans les yeux, dans les oreilles. C´est atrocement douloureux. La sueur nous ruisselle du front, les habits se collent à la peau, comme trempés d´eau bouillante, et la température soudain devient ardente, intenable : 40° minimum... sous ma main le charbon est tiède comme s´il achevait de se consumer... Je suis fourbue... Nous refaisons le voyage en sens inverse... On expédie la cage de là-haut... Oh ! le jour ! Nous y voilà... enfin !
J´ai passé deux heures dans la mine. Deux heures ! Je viens de passer là deux des plus mauvaises heures de ma vie, et il est des gens dont toute la vie n´est faite que de ces mauvaises heures-là. »
Au citoyen Basly, Ouvrier mineur, député de la Seine
Au secours ! Vaincre est nécessaire.
Les mineurs sonnent le
tocsin,
Saignons à blanc notre misère,
On fait grève au bassin
d’Anzin.
Faire triompher cette grève,
Compagnons, c´est le grand
devoir !
Partout où l´exploité se lève,
À ses côtés il
doit nous voir.
Aux combattants il faut des vivres :
Nous, leurs
copains, nous, ventres creux,
Sur chaque pain de quatre livres
Tirons une
miche pour eux !
Ces hommes arrachant la houille,
Forçats dont le bagne fait
peur,
Sans eux, croyez-vous qu´elle houille,
La grande industrie à
vapeur ?
S´ils croisent, noirs sur leur poitrine,
Leurs bras musclés
et poilus,
Nous croyons stopper la machine,
Le cœur du travail ne bat
plus !
Les familles sont dans les larmes,
Duel social bien
arrivé ;
Ce tocsin de feu crie : aux armes !
Tout le bassin
est soulevé.
Sous les attaques féodales,
Le serf aura-t-il le
dessus ?
Compagnons, nous fondons des balles
Quand nous leur portons
nos gros sous !
Des balles pour la haute pègre
Qui, n´ayant nul droit au
sous-sol,
Ose traiter en race nègre
Ceux-là qu´a dépouillés son
vol ;
Plomb pour la race massacrante
Qui, sans vergogne du
total,
Tous les ans touche comme rente,
Quinze ou vingt fois son
capital.
Oh ! Ces mangeurs de chair humaine,
Leur avarice est un
défi.
Mais la terre est donc leur domaine ?
Ils n ont qu un
Dieu, le Dieu profit.
L homme fond dans leur main rapace.
Tous les
épuisés, les vieillards,
Chassés, réduits à la besace,
Ils leur ont sué
des milliards !
Grands seigneurs de la banqueroute,
Porteurs d actions,
hobereaux,
Voleurs ! Vous vous croyez sans doute
Le droit de devenir
bourreaux ?
Malheur ! Voir au siècle où nous sommes
Le
capitalisme aigrefin
Dresser ainsi pour dix mille hommes
La guillotine de
la faim !
Tant d´horreurs ne seront pas vaines ;
La souffrance
enfante toujours !
Nous sentons courir dans nos veines
Le frisson
brûlant des grands jours ;
Aux faubourgs, la pâle famine
Soulève un
vivant ouragan ;
Et du ventre noir de la mine
Il sort des laves de
volcan !
Au secours ! Vaincre est nécessaire.
Les mineurs sonnent le
toscin,
Saignons à blanc notre misère,
On fait grève au bassin
d’Anzin !
"Réservoirs d´huile, réservoirs d´essence, tout est crevé. Dutertre a dit : "fini ! Montez !" Une fois encore, je mesure des yeux la distance qui me sépare des nuages et je cabre. Une fois encore, je renverse l´avion vers la gauche, puis vers la droite. Une fois encore je jette un coup d´oeil vers la terre. Je n´oublierai pas ce paysage. La plaine crépite tout entière de courtes mèches lumineuses. Sans doute les canons à tir rapide. L´ascension des globules se poursuit dans l´immense aquarium bleuâtre. La flamme d´Arras luit rouge sombre, comme un fer sur l´enclume, cette flamme d´Arras bien installée sur des réserves souterraines, par où la sueur des hommes, l´invention des hommes, nouant leur ascension dans cette chevelure, se changent en brûlure qu´emporte le vent.
Déjà je frôle les premiers paquets de brumaille. Il est encore autour de nous des flèches d´or montantes qui trouent par en dessous le ventre du nuage. La dernière image m´est offerte quand déjà le nuage m´enferme, par un dernier trou. Durant une seconde, la flamme d´Arras m´apparaît, allumée pour la nuit comme une lampe à huile de nef profonde. Elle sert un culte, mais elle coûte cher. Demain elle aura tout consommé et consumé. J´emporte en témoignage la flamme d´Arras."
Charade à ceux qui vont mourir Egypte noire
Sans Pharaon qu´on puisse implorer à genoux
Profil terrible de la guerre Où sommes-nous
Terrils terrils ô pyramides sans mémoire
Est-ce Hénin-Liétard ou Noyelle-Godault
Courrières-les-morts Montigny-en-Gohelle
Noms de grisou Puits de fureur Terres cruelles
Qui portent çà et là des veuves sur leurs dos
L´accordéon s´est tu dans le pays des mines
Sans l´alcool de l´oubli le café n´est pas bon
La colère a le goût sauvage du charbon
Te souviens-tu des yeux immenses des gamines
Adieu disent-ils les mineurs dépossédés
Adieu disent-ils et dans le coeur du silence
Un mouchoir de feu leur répond Adieu C'est Lens
Où des joueurs de fer ont renversé leurs dés
Ni le lit de l´amour dans le logis mesquin
Etait-ce ici qu´ils ont vécu Dans ce désert
Ni l´ombre que berçait l´air du Petit Quinquin
Rien n´est à eux ni le travail ni la misère
Ils s´en iront puisqu´on les chasse ils s´en iront
C´est fini les enfants qu´on lave à la fontaine
Tandis que chante sous un ciel tissé d´antennes
La radio des bricoleurs dans les corons
Ils n´iront plus le soir danser à la Ducasse
L´anthracite s´éteint aux pores de leur peau
Ils n´allumeront plus la lampe à leur chapeau
Ils s´en iront ils s´en iront puisqu'on les chasse
Les toits se sont assis sur le sol sans façon
Qui marche en plein milieu des étoiles brisées
Des fuyards jurent à mi-voix Une fusée
Promène dans la nuit sa muette chanson