COMMUNAUTES OUVRIERES


1997011



Activité : organisations religieuses et philosophiques



Historique

 

Anne Degasquet, Jacqueline Sergent et Marie-Thérèse Bécat ont remis leur témoignage écrit sur leurs expériences pour contribuer à la compréhension des documents qu'elles ont confié en dépôt au Centre des archives du monde du travail.


* Témoignage de Marie-Thérèse BECAT, Ivry, avril 1997 :

"1936-1943. C'est à Marseille, pendant la période de montée du fascisme en Europe et de la deuxième guerre mondiale, qu'a lieu la rencontre "des quatre premières", quatre jeunes femmes qui avaient moins de vingt ans et qui s'interrogent activement : comment vivre une vie religieuse qui ne soit pas coupée de la vie ouvrière ?

Chacune d'elles souhaite vivre en communauté une expérience religieuse basée sur l'Evangile et partager tous les aspects (travail, loisirs, logement, syndicat...) de la vie de la majorité des habitants des quartiers de banlieue de Marseille à l'époque. Chacune d'elles et plus tard toutes les quatre ensemble s'interrogent sur le "comment vivre cela".

C'est ainsi que naissent les "Communautés ouvrières".

Le 16 octobre 1944 "les quatre" s'installent dans un entrepôt, rue de la Croix, à Marseille, dans un quartier ouvrier de la ville ; elles commencent aussitôt à rechercher un travail en usine, à vivre de leur salaire, et découvrant ainsi les conditions et les problèmes dans les différentes petites entreprises, à prendre contact avec les syndicats, et à réfléchir ensemble sur cette situation.

Leurs interrogations se précisent encore au moment de la rencontre de prêtres-ouvriers à Marseille ; c'est le début d'une grande fraternité avec certains d'entre eux. C'est malheureusement bientôt l'occasion de partager et vivre de profondes souffrances.

Le mode de vie se précise progressivement à travers des événements marquants (Libération, grèves, Guerre d'Algérie), à travers leurs fluctuations en nombre : des arrivées et des départs modifient le visage et la personnalité de la communauté mais le nombre ne dépassera jamais la dizaine, ce qui permet une vie de style familial et facilite les échanges.

En 1954, c'est le premier emménagement à Paris suivi de près par une installation à Montreuil. Ensuite la séparation se fait plus brutale avec l'implantation d'une équipe à Alger, en juillet 1963, après l'indépendance de l'Algérie.

Les deux derniers déménagements ont lieu en 1961 pour Bagnolet et 1965 pour Ivry.

Ces différents déménagements sont toujours guidés par les possibilités de trouver plus facilement du travail, de cheminer avec des militants, des prêtres au travail et de continuer à se questionner mutuellement sur les problèmes de la paix et sur les conditions de l'immigration. Certaines participent aux comités pour la paix en Algérie, aux différentes manifestations pour l'indépendance, aux associations pour l'information et l'alphabétisation et celles qui étaient en Algérie prennent des cours d'arabe.

Ce mode de vie n'évite pas les difficultés et s'accompagne des différentes crises provoquées par les problèmes de société : notamment difficultés de travail, de logement, de santé. Comme de nouvelles étapes dans la vie de chacune, ces crises sont l'occasion de bifurcations dans la vie professionnelle ou privée, mais aussi de ruptures, d'éclatement, qui conduisent à un mode de vie différent.

Au centre de cette histoire, de Marseille à Paris, de la rue de Belleville à Alger, et de Bagnolet à Ivry, demeure la même conscience de l'injustice sous toutes ses formes, et l'attention à toute forme de libération, la participation aux modes d'actions collectives, lorsque cela est possible.

Au coeur de cette vie, l'analyse et la réflexion commune sur des événements, des textes, des rencontres...

Au cours de cette vie, la recherche, la découverte sans cesse renouvelée de la souffrance, de la déchirure des hommes et de leur richesse...

Tout au long de cette longue période, nous avons eu la chance de bénéficier de l'aide de certains jésuites à la pensée lumineuse et audacieuse, de leur amitié fidèle."

 

* Témoignage de Jacqueline Sergent, 14 mars 1997 :

 

"Ce dépôt émane d'un groupe de femmes chrétiennes laïques engagées dans la classe ouvrière, militant pour la justice.

En octobre 1944, à Marseille, les quatre premières du groupe vivant ensemble rue de la Croix, ont commencé à travailler en usine, entre autres dans les produits chimiques, l'alimentation (raffineries de sucre, savonnerie etc.).

Au fil du temps, d'autres jeunes femmes ont rejoint les quatre, dans le même esprit, et toujours travaillant en usine (peinture etc...).

Fin 1953, trois du groupe sont parties pour Paris, continuant à travailler dans le même sens, d'abord dans le 13e puis dans le 20e arrondissement.

L'été 1954, celles qui restaient à Marseille, ont également rejoint Paris et un petit groupe s'est installé 256 rue de Belleville. Là, une jeune Française née en Algérie a rejoint cette communauté en septembre 1954, une autre parisienne, en septembre 1957. Elles travaillaient principalement dans la grosse métallurgie, le caoutchouc, la radio-électricité.

Au printemps 1957, l'équipe de Montreuil un peu recomposée est venue vivre dans le bas Bagnolet (travaux divers : grosse usine de papier, radio, parapharmacie...).

En juillet 1963, départ à deux de Bagnolet pour Alger - travaux en usine (TRT), vendeuse Monoprix - puis emplois de bureau CASORAL - Textiles Saint-Frères. Cette équipe fut renforcée en 1964 par une troisième personne travaillant à l'Hôpital Mustapha d'Alger.

Cette équipe a dû rentrer en France pour raisons de santé en 1971.

En janvier 1965, le quartier de Belleville voyant ses usines se fermer ou déménager en banlieue, celles qui y vivaient encore sont venues habiter Ivry-sur-Seine (Ivry-Port). Elles ont travaillé dans la métallurgie et le secteur des constructions électriques aussi longtemps que cela a été possible puis à l'ASSEDIC, en hôpital psychiatrique, à la Sécurité sociale...

En août 1973, cette équipe d'Ivry a emménagé dans de petits studios, rue Ledru Rollin, à Ivry. Toutes ont continué à travailler jusqu'à leur retraite, ou leur mise au chômage.

Aux environs de 1975, "l'Algérienne" revenue malade s'est occupée par la SCI de maisons de vacances pour immigrés en Aveyron, où elle s'est installée définitivement en 1978 et y est morte en 1992.

En 1990, Huguette Gamonet, la fondatrice, est décédée à Paris."


* Témoignage d'Anne Degasquet, Bagnolet, 8 août 1997 :


"Le point de départ vient d'Huguette Gamonet, qui eut l'intuition, comme une révélation, qu'il fallait créer une communauté nouvelle de type religieux sans pour cela que ce soit une "congrégation" ni un "institut séculier".

Je dis de type religieux, parce qu'elle concevait un engagement définitif au service de Dieu et des pauvres, avec les exigences que cela comportait. De plus, il lui fallait la collaboration d'autres personnes, en l'occurrence : Jacqueline Sergent ; Marie-Thérèse Romet ; Anne Degasquet (moi-même), qui recherchions depuis quelque temps, au cours de nos échanges, comment vivre plus près des autres. Nous voulions, d'une part, demeurer dans ce monde où la guerre avait fait des ravages, où l'injustice par l'exploitation des plus pauvres ne cessait d'augmenter et d'autre part, nous voulions être reliées à Dieu.

Nous avions pris du temps pour prier, réfléchir, nous informer, demander conseil, échanger. En octobre 1944, naissait la première communauté ouvrière à Marseille. Elle avait la forme ou l'apparence d'un groupe d'amies. Nous menions une vie commune, exigeante nécessitée pour notre ressourcement, pour la force et l'entraide que cela nous apporterait, pour le témoignage de l'amour fraternel. Très vite, notre présence à l'usine se transformait en participation à la lutte contre l'injustice ; nous devenions actives dans ce monde tout en gardant une partie contemplative que de longues heures monotones de travail nous laissaient. Dès cette période, vont se fixer les points forts de notre vie :

- disponibilité dans la classe ouvrière ;
- vie axée sur le travail en usine, toutes les fois et tout le temps que cela a été possible, c'est-à-dire hormis les périodes de persécution patronale et de problèmes de santé ;
- lutte pour plus de justice et de paix : engagements syndicaux et associatifs ;
- importance de la souplesse de notre adaptation.

Très vite, des filles sont venues se joindre à nous :
- les unes pour voir, observer, essayer notre vie ;
- d'autres pour y demeurer ensuite, parfois quelques temps, plus ou moins long, parfois brièvement.

Il y eut donc des passages qui marquèrent quelquefois définitivement les intéressées, même si leur vocation les entraînait ailleurs.

En juillet 1954, nous venions nous installer à Paris, en trois petites équipes, vivant de façon autonome mais très liées les unes aux autres par des rencontres régulières, amicales et spirituelles.

Notre communauté s'enrichit alors de quelques membres solides.

Toute notre vie, nous avons été aidées et formées par des pères jésuites nous dispensant généreusement leur soutien et leur savoir.

La vie en usine a été très dure pour toutes :
- physiquement à cause des conditions de travail, des injustices, des horaires ;
- moralement à cause des humiliations, du compagnonnage de vies dramatiques ;
- à cause de la disponibilité d'écoute, d'apprentissage de connaissance, de l'adaptation à des besoins différents ;
- du fait que nous étions jugées comme égoïstes (pas de mari, pas d'enfant).

Elle a été riche de l'amitié partagée, de la solidarité contre les exploiteurs, de la joie d'être au plus près des autres."


Modalités de l'entrée

Ces archives ont été déposées par Marie-Thérèse Bécat, agissant en son nom comme membre des communautés ouvrières et mandatée par Jacqueline Sergent et Anne Degasquet, aussi membres des communautés ouvrières. Elle agissait aussi en tant que légataire universelle de Huguette Gamonet, fondatrice des communautés ouvrières décédée le 26 août 1990.

A cette transmission , les trois déposantes ont associé Marie-Thérése Romet-Derly ; Jacqueline Romet ; Anna Barbato-Blumental ; Alice Maire ; Irène Baldet-Rocchi ; Marie-Jô Toron.

A différentes époques, ces dernières ont, en effet, participé à leur vie.

Témoin et partie prenante de la communauté depuis 1956, Marie-Thérèse Bécat en a été élue responsable en 1962. Elle a bénéficié des ressources humaines et spirituelles mises en commun, des recherches et découvertes élaborées depuis l'origine. Après le décès d'Huguette Gamonet en 1990 et de Geneviève Piquet en 1992, elle a rassemblé des écrits de différentes époques et décidé de ne pas laisser s'éparpiller ces richesses qui lui étaient échues.

A la même époque, par l'intermédiaire d'Anne Degasquet, elle a fait connaissance de Michèle Rault, conservateur des Archives municipales d'Ivry et de Nathalie Viet De Paule, chercheur au CNRS, membres de l'équipe du Maitron (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français) et pendant deux ans, un travail s'est mis en route pour retracer l'histoire de la vie de la communauté et la notice biographique de ses membres.

A la même époque également, Jacqueline Sergent a fait une recherche parallèle et retrouvé des écrits plus anciens qu'elle a pu resituer dans la chronique des débuts à Marseille, et de la vie en Algérie.

Le contrat de dépôt signé le 27 mai 1997 stipule que la communication et la reproduction de tous les documents déposés sont soumises à l'autorisation de Marie-Thérèse Bécat pendant un délai de trente ans à compter de cette date.

 

Dates extrêmes des documents : 1939 - 1998
Communicable suivant délais indiqués dans le contrat




COMMUNAUTES OUVRIERES : présentation du fonds

C'est comme elle l'a écrit pour "transmettre les signes retrouvés d'une expérience vécue dans l'enthousiasme de la jeunesse et poursuivie dans les difficultés de la vie quotidienne de travail et de communauté et toujours dans la foi" que Marie-Thérèse Bécat a rassemblé ces documents.

Le fonds se compose donc :

- de documents retraçant l'origine, les débuts et l'histoire courte de la communauté ; les textes fondateurs ont été en grande partie rédigés par Huguette Gamonet pendant la période de recherche et d'installation à Marseille ;

- de lettres de différents membres de la communauté et d'échanges de réflexions avec des pères jésuites ;

- de transcriptions de réflexions individuelles et collectives (textes ou bandes magnétiques) ;

- d'articles de journaux situant les événements marquants des époques traversées, notamment la suppression des prêtres-ouvriers, la Guerre d'Algérie ;

- de photographies, de films, de cassettes de chansons et de rapports illustrant la vie de travail ou les périodes de vacances.