La constitution le 7 novembre 1906 de la Société
anonyme des Etablissements Lemoine n'était en fait que
la modification de la forme juridique d'une entreprise familiale,
fondée en 1842 (1),
jusque là société en commandite simple, dont
le siège était à Paris, 21 rue de Lappe (2). L'entreprise était spécialisée
dans la fabrication de ressorts, essieux et avant-trains, quincaillerie
et moyeux pour la carrosserie, l'automobile et les chemins de
fer.
En 1914, à la mort de Louis Lemoine, la société
perd son président et la famille son chef. Une nouvelle
ère s'ouvre alors pour l'entreprise sous la présidence
de Paul Bellard.
La fabrication d'obus emboutis permet de maintenir une bonne activité
pendant toute la durée de la guerre et de renouveler le
matériel. L'après-guerre la confronte aux conditions
nouvelles de l'industrie et à la crise des matières
premières. L'acquisition d'une usine nouvelle à
Saint-Dizier (Haute-Marne) en copropriété avec la
Société Vermot (3)
pour la fabrication de ressorts selon des méthodes modernes
répond en partie à ce besoin de renouvellement.
En partie seulement, car l'opposition des héritiers Lemoine
à l'entrée dans l'entreprise d'intérêts
étrangers à la famille empêche d'augmenter
le capital comme il faudrait.
A cette époque la construction automobile devient le principal
client des Etablissements Lemoine qui s'orientent davantage vers
cette industrie en ajoutant à leurs fabrications traditionnelles
celles d'autres équipements automobiles : achat en 1927
de la licence de fabrication Mulot pour les pare-soleil, pare-brise,
lève-glace et épurateurs d'air (4),
contrat avec la Société française des freins
hydrauliques Lockheed en 1929 (dès la création de
cette société)
Mais la crise de 1930 touche particulièrement les industries de luxes, dont celle de la voiture de tourisme. A cette cause externe s'ajoutent une gestion familiale imprudente et la ruine personnelle de Paul Bellard qui se trouve alors le principal débiteur de la société. L'entreprise est mise en liquidation judiciaire.
Elle est reprise par la société de Comentry-Fourchambault Decazeville (5). Les héritiers Lemoine doivent se retirer en cédant toutes leurs actions et apporter à la société les terrains de la rue de Lappe et d'Ivry, dont ils étaient demeurés propriétaires et que la société leur louait. De même, la Société civile immobilière Lemoine doit faire l'apport des terrains de Levallois-Perret. Cette réorganisation marque véritablement la fin de l'entreprise familiale.
L'industrie automobile est alors en pleine mutation : elle se concentre de plus en plus entre quelques très grosses sociétés qui assurent elles-mêmes la totalité de leurs fabrications. En 1935 Delaunay, Delage, Citroën, Chenard déposent leur bilan ; les petits carrossiers indépendants ont pratiquement entièrement disparu, privant l'entreprise d'une grande partie de sa clientèle. En 1935 l'usine d'Ivry connaît une longue grève. La prise à bail de cette usine (sauf l'atelier de ressorts) par Commentry-Fourchambault-Decazeville, la réalisation de terrains rue de Lappe et la location de l'atelier de la rue Debucourt aux Etablissemente Floguet n'empêchent pas le dépôt de bilan en février 1936.
Cependant l'exploitation continue aux usines d'Ivry et de Saint-Dizier, à l'atelier de la rue Debucourt et au magasin qui demeure rue de Lappe. Mais l'usine d'Ivry, qui a été aménagée progressivement, est constituée d'ateliers trop dispersés pour permettre une gestion rentable et Commentry-Fourchambault-Decazeville renonce pour cette raison à la location dès juillet 1936.
A partir de cette date tout l'effort porte sur la modernisation de l'établissement d'Ivry où l'activité est progressivement concentrée. Le siège social y est transporté en 1939. Le reste du patrimoine immobilier est réalisé (6) ou loué.
Les premiers mois de la guerre apportent un afflux de travail
considérable pour l'armement, vite interrompu par l'évacuation
du personnel à Imphy (7).
Puis l'activité reprend progressivement grâce à
la clientèle des charrons et maréchaux-ferrants
de campagne pour lesquels on développe la fabrication des
essieux agraires.
L'usine, très gravement endommagée par les bombardements
de 1944, perd alors une grande partie de son personnel attiré
par la concurrence à partir de 1945. Mais la reconstruction
permet enfin la modernisation de l'usine et en 1947 les Etablissements
Lemoine peuvent servir un dividende à leurs actionnaires,
pour la première fois depuis vingt ans.
Toutefois le programme de modernisation excède les capacités
de financement de l'entreprise, même après l'augmentation
de capital de 1948, et l'apport-fusion à Commentry-Fourchambault-Decazeville
décidé en 1949 est réalisé en 1950,
alors que le personnel d'Ivry est en grève pour obtenir
le relèvement des salaires.
Les archives de la Société
anonyme des établissements Lemoine sont la propriété
de Creusot-Loire. Elles ont été microfilmées
par les Archives nationales en 1982.
L'inventaire a été réalisé par E.
Carouge.
Dates extrêmes des documents
: 1906-1951
Communicable sur autorisation
(1)
Voir tarif des ressorts Lemoine, 1934 (65 AQ
M 629)
(2)
D'autres ateliers se trouvaient à Ivry
(Val-de-Marne) où l'entreprise acquiert progressivement
une vaste étendue de terrains au lieu dit "La Bosse
de la Marne" desservis par le boulevard Louis-Lemoine, devenu
plus tard boulevard du Colonel-Fabien.
(3)
voir 65 AQ M 487 et 65 AQ Ma 1680.
(4)
Ces fabrications sont installées dans l'atelier de la rue
Perrier à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), acheté
l'année précédente, qui fait aussi la réparation
des ressorts et la pose des pare-chocs.
(5)
Voir 59 AQ.
(6)
En particulier l'usine de Saint-Dizier dont la partie appartenant
aux Etablissements Lemoine est vendue à l'autre copropriétaire,
la Société des usines Ch. Vermot dont le siège
est alors 92 rue Marius Aufran à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).
(7)
Etablissement de Commentry-Fourchambault-Decazeville.